« Bizarre, Charlie veut parler d'art mais elle poste son article dans la catégorie football, elle a perdu les pédales ou quoi ? » Figurez-vous que non, et c'est bien là que réside l'essence de mon message !
Avant toute chose il me faut mettre au clair les possibles définitions de l’art. Philosophiquement, beaucoup considèrent que l’art est tout ce qui se fabrique, se crée, par opposition à tout ce qui est naturel. Ainsi faire de l’art serait simplement représenter des éléments naturels comme nos sentiments en créant. Il s’agirait ni plus ni moins de la matérialisation du naturel – qui à son tour serait transmis via ces créations d’humain à humain. Pour faire de l’art, il suffirait simplement de créer quelque chose de matériel, avec un but et une émotion, qui serve d’objet de transfert à autrui.
Si on prend sa définition plus pragmatique, internet nous dit que « l’art est une activité, le produit de cette activité ou l'idée que l'on s'en fait, qui s'adresse délibérément aux sens, aux émotions, aux intuitions et à l'intellect ». L’art serait le résultat d’un ensemble de moyens, de techniques, de procédés, d’émotions mises en œuvre par des êtres humains afin de répondre à une certaine fin esthétique. On parle donc du résultat d’une idée, d’une fulgurance de la pensée humaine, d’un objectif qui a pu se réaliser grâce à une certaine technicité. Soit la définition la plus basique que l’on connaît du football.
En décembre 1957, Albert Camus reçoit son prix Nobel. Lorsqu’il récite son discours, il dédie sa récompense « aux terrains en tuf de la fin de semaine ». Faisant référence aux terrains sur lesquels il jouait au football le dimanche à Alger. Mais pourquoi un écrivain aux multiples chefs d’œuvres, grand combattant de l’anti-racisme et de la tolérance, devant la plus prestigieuse récompense qu’un auteur puisse recevoir, eut-il l’idée de dédier sa réussite au football ?
Le football, avant qu’il soit l’activité la plus populaire du monde, fut pendant un temps le sport le plus populaire du monde, dans le second sens du mot. C’est à dire qu’il était pratiqué par le monde ouvrier dans les lieux les plus précaires, où il suffisait de n’importe quel objet sphérique pour créer des amitiés. Albert Camus vit entouré d’une caste élitiste de littéraires. Il a conscience du snobisme de l’époque pour ce sport auquel il voue beaucoup d’amour. Il décide donc de lui rendre hommage en le mettant à nues face au mépris de son entourage d’intellectuels, pour montrer que rien ne devrait être sujet de dédain dans l’esprit d’un·e artiste. L’auteur de L’Étranger dresse l’éloge du football tout en révélant à quel point il aura été constitutif de ses principes de vie. Même son livre La Peste dont les pages racontent le récit d’une maladie mortelle et dévastatrice, consacre quelques lignes au ballon rond, pour souligner à quel point le football représente la solidarité, la réparation de rapports humains détruits par une pandémie.
Une semaine suivant la consécration de son prix nobel, Albert Camus envoie un article à France Football où il résume ainsi : « Après beaucoup d’années où le monde m’a offert beaucoup de spectacles, ce que finalement je sais sur la morale et les obligations des hommes, c’est au foot que je le dois. »
Si le football est un art, c’est parce qu’il est un langage universel, un espace de création où chaque geste peut être une œuvre. Un dribble est une phrase poétique, une passe est un dialogue, un but est un coup de pinceau. Mais plus que son esthétisme, c’est dans sa portée sociale et politique que le football s’affirme comme un art vivant, mouvant, imprévisible. Le football a toujours été un acte politique. De la « Démocratie Corinthienne » menée par Sócrates, qui transformait un club brésilien en laboratoire de résistance à la dictature, aux joueurs du FLN algérien qui quittaient leurs carrières en pleine gloire pour défendre l’indépendance de leur pays, chaque match contient une histoire de lutte. Plus récemment, Marcus Rashford a utilisé son influence pour imposer au gouvernement britannique des mesures contre la précarité alimentaire. Megan Rapinoe, joueuse lesbienne assumée et Ballon d'or 2019, a mené une lutte interne et médiatique pour l’égalité salariale entre les hommes et les femmes de la sélection nationale des États-Unis. De Albert Camus à Lilian Thuram, le football est une scène où s’affrontent conservatisme et progressisme, exclusion et émancipation.
C’est aussi un espace profondément queer. Pas dans le sens où il aurait toujours accueilli les personnes LGBTQ+ à bras ouverts, mais parce qu’il incarne la subversion des normes. Le football féminin, longtemps méprisé, s’impose comme un pied de nez aux modèles genrés. Dans ses célébrations exubérantes, ses étreintes sans retenue, ses gestes de danse et ses codes esthétiques, le football brise les carcans de la masculinité rigide. Sur les terrains comme dans les tribunes, des collectifs queer revendiquent leur place, s’appropriant un espace qui leur a longtemps été refusé.
Enfin, le football est un art de la rue, un art populaire et viscéralement anti-raciste. Il appartient à celles et ceux qui l’ont façonné depuis les bidonvilles de Buenos Aires jusqu’aux quartiers du 93. Il est un outil d’émancipation pour des générations de joueurs et de joueuses issus de l’immigration, il est le symbole des luttes contre le racisme et l’exclusion.
L’équipe de France 98, celle qui incarnait une "France black-blanc-beur", n’a pas suffi à éradiquer les discriminations, mais elle a prouvé que le football pouvait être une utopie en action. Le football n’est pas seulement un jeu. Il est un langage, un théâtre, une révolte, un art à part entière. Parce qu’il mélange la technique et l’émotion, parce qu’il met en scène des trajectoires humaines, parce qu’il porte en lui des combats qui ont le pouvoir de rassembler, il ne peut être réduit à une simple activité sportive. Il est une création humaine en perpétuelle transformation, où chaque match raconte une histoire nouvelle, où chaque joueur·euse devient un personnage, où chaque équipe est une œuvre en mouvement.
Alors, est-ce que le football est un art ? La réponse est déjà sur le terrain comme dans les yeux des fans, entre ses fresques et la mosaïque de bonheur que transmettent les coups de pieds dans le ballon rond.
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