Jouer au football en tant que femme, c'est d'abord tout sauf jouer au foot. Que ce soit dans un groupe exclusivement féminin ou un groupe mixte, la priorité est de parvenir à trouver en soi la légitimité de s'exprimer avec un ballon comme avec des mots. Trouver sa place dans un sport qui se veut être le reflet de la société, c'est à dire pensé pour les hommes et par les hommes, est le défi majeur de chaque femme qui découvre le football.
Ici, je vais notamment parler de mon expérience sur les terrains aux côtés de groupes mixtes, car l'entre-soi féminin implique parfois d'autres problématiques un peu plus complexes et moins binaires qu'il serait trop laborieux de développer dans ce texte.
SE FAIRE UNE PLACE
Débuter dans le foot, ou dans un nouveau collectif, peut donner l'impression qu'il faut avoir une bonne raison d'être là. Certaines femmes seraient tentées de poser la question : pourquoi se rendre sur un terrain où la majorité des pratiquants sont des hommes qui font du foot depuis des années, si ce n'est par masochisme ? La question peut paraître absurde, mais elle traduit quelque chose d'assez réel. Quand on arrive dans un groupe déjà constitué, avec des joueurs qui se connaissent, qui ont leurs habitudes et parfois plusieurs années de pratique derrière eux, il faut apprendre le football tout en apprenant à appartenir au groupe. La tâche est d'autant plus compliquée lorsqu'il s'agit d'hommes qui n'ont parfois pas les mêmes manières de communiquer et qui, encore pour certains, peuvent avoir des a priori sur les femmes qui aiment ce sport.
C'est une chose d'avoir peur de rater ses passes, c'en est une autre de sentir que le moindre geste manqué pourrait celer l'image qu'on a de nous pour un temps plus ou moins long. Parce qu'une mauvaise passe reste une mauvaise passe. Mais lorsqu'on est une femme dans un groupe majoritairement masculin, il est difficile de ne pas se demander si elle ne sera pas interprétée comme davantage que cela : la preuve qu'on n'a pas le niveau, qu'on n'est pas faite pour ce sport, voire qu'on n'aurait simplement pas dû venir.
C'est là que réside le paradoxe : il faut jouer pour s'améliorer, mais il faut s'exposer pour jouer. En passant naturellement par des erreurs et un stress similaire aux artistes qui performent pour la première fois devant un public. Ces mêmes erreurs que les hommes (pour la plupart) ont eu l'avantage de pouvoir faire à 8 ans, dans la cour de récré, entre les milles choses qu'on retient de quelqu'un qu'on voit tous les jours à l'école. Tandis qu'une femme qui se met au foot à 30 ans et se rend dans un groupe spécifiquement pour pratiquer cette activité, n'aura pas le loisir de dévoiler toute sa personnalité chaque jour de la semaine pendant toute une année scolaire. Et cette passe qu'elle a ratée le mercredi précédent restera ancrée dans l'image que la majorité se fait d'elle.
Ce n'est évidemment pas la faute des hommes qui l'entouraient ce mercredi. C'est le tragique résultat du système dans lequel hommes et femmes sont éduqués : la société, et plus particulièrement l'école.
Le foot comme échelle sociale
Lorsqu'une femme se présente à 30 ans dans un groupe de foot et prétend s'y frotter pour la première fois de sa vie, la vérité est souvent plus nuancée. Compte tenu de sa popularité, on commence ce sport bien avant de le pratiquer. Que ce soit en observant les garçons à la récréation, en étant choisie dernière à la constitution des équipes en cours d'EPS, le premier contact au foot laisse une trace indélébile.
Dans la cour de récré, il y a les filles qui prennent un coin, les garçons timides qui en prennent un autre, et puis il y a le terrain de foot qui prend une place immense, en tant qu'espace mais aussi sonorement. La majorité des garçons, notamment les plus grands, s'y réfugie et y organise sa micro société. Les attaquants brillent, tandis que les gardiens sont en bas de l'échelle sociale. Bien souvent, aucun adulte n'est présent pour les encadrer et leur inculquer les valeurs de partage et de solidarité qui font le sel du football.
Enfant, je détestais le foot. Car le dernier contact d'une fille avec ce sport est souvent cette fameuse cour de récré. Pour moi, ça représentait l'individualisme, les disputes à outrance et la discrimination de toute personne qui sortait des normes. Si on avait le malheur de vivre en HLM, d'être l'intello de la classe, un garçon sensible ou une fille timide, on était systématiquement relégué à un rang inférieur dans l'échelle sociale du terrain de foot. Tout prétexte était bon à prendre pour catégoriser chaque enfant sur ce rectangle de goudron.
PRENDRE CONFIANCE
Il n'est pas rare lorsqu'on demande à une femme adulte son opinion sur le foot, d'entendre ces réponses un peu automatiques : « J'ai un rapport compliqué aux sports collectifs » ou « Le foot c'est pas mon truc ». Alors qu'à l'inverse, il est assez rare d'entendre qu'elles n'aiment pas le foot, et lorsque ça arrive il est impossible de savoir combien d'entre elles n'ont réellement aucun intérêt pour ce sport et combien ont simplement associé le football à des expériences désagréables, humiliantes ou excluantes. Est-ce réellement notre rapport au foot qui est si compliqué, ou plutôt celui que l'on a avec les hommes et le capitalisme ? On est alors en droit de se demander : combien de joueuses potentielles ne sauront jamais qu'elles aiment le football parce qu'elles n'ont jamais eu l'occasion de l'essayer dans de bonnes conditions ?
Quand on a grandi avec l'idée que le foot est masculin, il n'est pas nécessaire que quelqu'un nous dise explicitement que nous n'avons rien à faire là. Nous pouvons avoir appris à le penser toutes seules. Le sexisme que l'on subit ne vient pas nécessairement des hommes sur le terrain, mais d'une culture sportive qui leur est consacrée depuis les bancs des clubs amateurs en passant par l'absence de rayons femmes au Decathlon du coin pour s'acheter de l'équipement de foot.
Avant même de toucher un ballon, il faut déjà avoir franchi plusieurs barrières. Savoir qu'un club existe. Oser le contacter. Faire en sorte de ne pas être la seule femme. Trouver une tenue dans laquelle on se sent bien. Accepter de ne pas savoir jouer. Accepter surtout d'être vue en train de ne pas savoir jouer. Et puis revenir la semaine suivante.
C'est peut-être cette dernière étape qui est la plus importante. Parce que la confiance ne se construit pas en décidant un matin qu'on va désormais avoir confiance en soi. Mais bien en accumulant les expériences qui nous prouvent que nous avons le droit d'être là. Rater des passes jusqu'à en réussir une, être timide jusqu'à se sentir assez à l'aise pour faire une blague. C'est comme ça que l'on finit par s'en rendre compte : la seule bonne manière de devenir joueuse c'est de jouer.
Solidarité
Si mon expérience du football était uniquement conditionnée par l'absence de mixité, jamais je n'aurais pu en faire une telle passion. En Angleterre, la Fédération a interdit le football féminin pendant plusieurs décennies, jusqu'en 1971. Mais avant ça, les femmes remplissaient des stades entiers, garnis de familles, de femmes et d'hommes solidaires pour leurs équipes respectives. Le football est un sport magnifique qui n'a jamais exclu personne car son principal pouvoir est de rassembler. Il ne tient qu'à nous de lui redonner la place qu'il avait dans nos cœurs avant son interdiction.
Il y a quelque chose de particulièrement bluffant dans le fait de partager un terrain avec des personnes qui n'ont pas les mêmes corps, les mêmes parcours et parfois même pas les mêmes raisons d'être là. Certains ont commencé à jouer à cinq ans. D'autres à quinze. D'autres encore découvrent le football à l'âge adulte. Certains ont toujours joué en club. D'autres ont appris entre amis. Certains sont très rapides, d'autres très physiques, d'autres aussi ont une technique ou une lecture du jeu qui compensent largement ce que leur corps ne leur permet pas de faire.
Le football a cette particularité de mettre toutes ces différences en mouvement. De nous enrichir de cette variété et de créer du lien entre des personnes qui n'auraient pas l'occasion de se rencontrer autrement. C'est là que réside toute la force de la mixité. On en parle beaucoup comme d'une question de représentation. Combien de femmes sur le terrain ? Combien d'hommes ? Mais la diversité ne se résume pas à compter les personnes présentes. Elle se mesure aussi à la place que chacun peut réellement prendre dans le jeu.
Et il y a aussi toutes les différences de corps que le football amateur accueille naturellement, dès lors qu'on accepte de ne pas faire de la performance physique l'unique mesure de la valeur d'une joueuse ou d'un joueur. Un terrain où tout le monde doit courir à la même vitesse, jouer de la même manière et posséder les mêmes qualités physiques n'est pas véritablement un terrain inclusif. La force du collectif vient justement du fait que chacun peut apporter quelque chose que les autres n'ont pas.
Cette diversité fonctionne cependant à une condition : que chacun accepte de faire confiance aux autres. Et la confiance est probablement l'une des choses les plus difficiles à obtenir lorsqu'on arrive dans un nouveau groupe. Pour une joueuse qui débute, recevoir le ballon est déjà une forme de reconnaissance. On lui dit implicitement : « Essaye d'en faire quelque chose. » À l'inverse, ne jamais recevoir le ballon peut rapidement devenir un cercle vicieux. On touche moins la balle, donc on progresse moins. On progresse moins, donc on ose moins demander la balle. On ose moins, donc on en reçoit encore moins.
Il suffit parfois d'un joueur qui décide de jouer avec nous pour que tout change. Pas de nous faire une faveur. Pas de nous protéger. Simplement de nous considérer comme une solution de passe parmi les autres. C'est peut-être une toute petite chose sur un terrain de football, mais pour une femme qui essaie encore de comprendre si elle a le droit d'être là, c'est un vrai gage de confiance.
AIMER LE FOOT ET S'AIMER SOI
J'ai longtemps pensé que le football n'était pas pour moi. Pas parce que je n'aimais pas courir, pas parce que je n'aimais pas jouer avec les autres, et encore moins parce que je n'aurais pas été capable d'y prendre du plaisir. Je pensais simplement que cet endroit n'était pas le mien. Il aura fallu des années pour comprendre que cette impression n'avait pas grand-chose à voir avec le football. Elle venait de tout ce que j'avais appris à associer à ce sport : la compétition permanente, les garçons qui prennent toute la place, la peur d'être jugée, la sensation de ne pas être assez rapide, assez forte, assez douée pour mériter le ballon.
Et puis j'ai commencé à jouer.
Pas très bien, parfois. Pas toujours avec confiance. Avec des passes ratées, des contrôles manqués, des moments où j'aurais préféré disparaître plutôt que de recevoir le ballon. Mais j'ai continué à revenir. Et à force de revenir, quelque chose a changé. Le terrain a cessé d'être un endroit où je devais prouver que j'avais ma place. Il est devenu un endroit où je pouvais simplement être là, oublier les problèmes quotidiens et me concentrer sur le moment présent, sur ce ballon qui obnubile deux équipes et déclenche des joies, des peines et des rires.
Il n'est pas nécessaire d'avoir le même niveau, le même corps, le même âge, le même parcours ou la même manière de jouer. Il suffit parfois de se regarder comme des partenaires plutôt que comme des adversaires. C'est peut-être finalement ça que la mixité peut apporter au football : la possibilité de comprendre que nous n'avons pas besoin d'être semblables pour jouer ensemble.
Je ne sais pas combien de femmes pourraient aimer le football si elles avaient eu la chance de le découvrir autrement. Je ne sais pas combien d'entre elles sont encore convaincues aujourd'hui que ce sport n'est pas fait pour elles. Mais je sais une chose : on ne devrait pas avoir besoin d'être particulièrement courageuse pour pousser la porte d'un terrain. Une femme qui arrive sur un terrain de football n'a pas à mériter sa place. Elle n'a pas à être bonne pour avoir le droit de jouer. Elle n'a pas à connaître toutes les règles ou à réussir sa première passe. Elle a simplement besoin qu'on lui fasse une place.
Et parfois, faire une place à quelqu'un, c'est aussi simple que lui passer le ballon.
Ajouter un commentaire
Commentaires